En duva satt på en gren och funderade på tillvaron (Roy Andersson, 2014)

pigeon

Frédérik Pesenti

Lorsque En duva satt på en gren och funderade på tillvaron, ou Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, du suédois Roy Andersson, fut annoncé parmi les films en compétition officielle de la Mostra de Venise 2014, un soupir de soulagement, de même qu’un frisson de fébrilité, se fit sentir chez un grand nombre de cinéphiles. Soulagement, car ils pourraient enfin se rincer l’œil sur le troisième volet d’une trilogie entamée il y avait quatorze (!) ans avec Sånger från andra våningen (Chansons du deuxième étage) et poursuivie en 2007 avec Du levande (Nous, les vivants), il y avait donc déjà sept ans. Et fébrilité, car un Lion d’Or semblait être une consécration logique à l’aboutissement de cette trilogie pour les nombreux partisans de la méthode Andersson, tant les plus récentes mais toujours rares œuvres du réalisateur en étaient venues à obtenir un statut de culte chez une certaine frange de cinéphiles. Et si on peut féliciter Roy Andersson d’avoir en effet vu sa carrière couronnée par le plus prestigieux prix de la Mostra, on se désole toutefois que ce soit pour le film le plus faible de la trilogie.

Chansons du deuxième étage avait eu l’effet d’une petite bombe lors de sa présentation au Festival de Cannes en 2000, où il fut d’ailleurs décoré du Prix du Jury. La structure non-linéaire du récit, les longs plans fixes, le burlesque des différentes mises en situation, l’atmosphère morose et la photographie falote avaient tôt fait d’enchanter la galerie. Mais ce qui faisait vraiment la force de ce premier chapitre était qu’Andersson inscrivait clairement les comportements asociaux de ses personnages à l’intérieur de structures d’oppression et d’institutions liberticides, que ce soit la religion, l’armée ou le capitalisme. La perte de sens de l’existence n’était donc pas tant corollaire d’une vacuité intrinsèque à l’être humain, mais plutôt de l’essoufflement que celui-ci ressentait à se débattre à l’intérieur d’un cadre qui le contraint à la servitude. Malgré la profonde mélancolie de l’œuvre, on sentait toujours la possibilité d’un regain de foi si le cercle vicieux en venait à être brisé, comme par l’image de ce patient en psychiatrie, dont l’amour de la poésie était confondu avec une pathologie mentale, mais duquel on sentait jaillir un véritable sentiment de liberté malgré son alitement forcé. Et si on ressentait déjà une certaine fatigue dans les idées pour Nous, les vivants, Andersson avait tout de même réussi à nous y offrir la séquence probablement la plus percutante de la trilogie, celle du rêve du charpentier, où les mœurs bourgeoises, la justice du même acabit et la société du spectacle étaient dépecées tour à tour sous le regard mordant du réalisateur.

Malheureusement, la faiblesse balbutiante des idées éprouvée dans Nous, les vivants devient manifeste durant Un Pigeon…, tant la succession de scénettes sent la redite, par exemple l’histoire des deux « marchands de plaisir » qui évoque directement celle des vendeurs d’accessoires religieux du premier volet.  Malgré tout, Andersson parvient tout de même à accoucher de deux séquences de qualité.

La première, complètement délirante, voit une armée anachronique de cavaliers menée au combat par le Roi Charles XII vers faire irruption dans un pub de banlieue avant d’en expulser violemment la clientèle féminine de l’établissement. Femmes qui, sitôt leur humiliation oubliée, auront tôt fait de pleurer le Roi lors de son retour de bataille, ses troupes décimées et en piteux état lui-même. La deuxième, d’une tristesse déchirante tant l’allégorie frappe de par sa représentation sans filtre des mœurs bourgeoises, rappelle les meilleurs épisodes des deux premiers films. On y voit une colonne d’esclaves noirs pénétrer un par un dans un four crématoire géant, le tout pour le simple plaisir vorace d’une galerie attentive de nantis du troisième âge, qui se délectent du spectacle un verre de champagne à la main. Les plus curieux googleront le pourquoi de l’inscription Boliden sur la façade du cylindre, qui réfère aux agissements de la multinationale suédoise du même nom.

Pourtant, malgré ces deux séquences réussies, l’obstination du réalisateur à braquer le microscope sur les comportements asociaux de ses personnages finit par lasser, les structures hiérarchiques et autoritaires n’étant pas autant l’objet de sa loupe que dans les deux premiers volets, et la mesquinerie semblant parfois n’être qu’une conséquence gratuite de ce qu’on pourrait appeler la « nature humaine » plutôt que de son aliénation à un système oppressif. À témoin cette scène étrangement plébiscitée pour sa causticité, où une caissière se demande quoi faire du plateau-repas d’un client tout juste foudroyé par une crise cardiaque, mise en scène qui étrangle plutôt par son cynisme suffocant. Ou encore celle où une chercheuse vétérinaire parle négligemment au téléphone pendant que son singe-de-laboratoire souffre le martyre, emprisonné dans un dispositif qui lui envoie des chocs électriques à intervalles réguliers. Arrivé au dernier chapitre de sa trilogie, Andersson semble avoir manqué d’inspiration afin d’enrichir son analyse structurelle et semble s’être rabattu sur une entomologie micro plutôt inconséquente d’une prétendue malice intrinsèque à l’être humain, dont les relents misanthropes s’avèrent à des années-lumière de la bouffonne folie libertaire des Chansons du deuxième étage.

Au final, bien que le Lion d’Or acquis à la Mostra 2014 pour Un pigeon… fasse probablement en sorte que ce dernier passera à l’histoire comme étant l’apogée du parcours de son réalisateur, il serait peut-être de meilleure augure pour quiconque voulant s’imprégner de la méthode Roy Andersson de visionner plutôt Chansons du deuxième étage ainsi que les meilleurs moments de Nous, les vivants.

Cote : *

Une réflexion sur “En duva satt på en gren och funderade på tillvaron (Roy Andersson, 2014)

  1. OMW, this is spectacular in so many ways, Bev!!!!!!!!!!!! How could you possibly say it's not inspirational??? It' a ma!epreiect!!!!s!!!! Love every inch of it! Hope you had fun at the NEC, hugs, Lori P

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